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La paix en Colombie : utopie ou réalité ?
Depuis quelques semaines, la Colombie est régulièrement à la une de tous les journaux. L’accord de paix historique signé par les FARC et l’État n’a pas passé l’épreuve du référendum. Ce qui n’a pas empêché le président colombien de recevoir le prix Nobel de la Paix. Pour y voir plus clair, Solidaire a interviewé Carlos Lozano, du Parti Communiste Colombien (PCC).
André Crespin / lundi 7 novembre 2016
 
Photo Galo Naranjo Flickr

L’obtention d’un accord de paix entre les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et le gouvernement, après 4 ans de négociation, après 52 ans de conflit armé, sa signature en grande pompe en présence du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, son refus sur le fil (50,21 % de « non ») par le peuple colombien lors du référendum du 2 octobre et les manifestations gigantesques en faveur de la paix qui s’en sont suivi, ont laissé pantois jusqu’aux plus grands connaisseurs du pays.

Solidaire a rencontré Carlos Lozano, membre du bureau politique du Parti communiste colombien (PCC) et rédacteur en chef de son hebdomadaire « Voz ». Carlos Lozano fut aussi à l’initiative des rencontres exploratoires qui eurent lieu, dans le plus grand secret, entre les FARC et le gouvernement colombien de nombreux mois avant le début officiel des négociations.

Le référendum du 2 octobre demandait aux Colombiens s’ils étaient d’accord ou non avec l’accord de paix négocié par le gouvernement et les FARC. Comment expliquer la victoire du « non » ?

Carlos Lozano. Les raisons de cet échec sont nombreuses. Tout d’abord, il faut rappeler que le gouvernement du président Juan Manuel Santos est un gouvernement néolibéral qui, d’un côté, accueille à bras ouverts les multinationales et de l’autre, appauvrit de plus en plus les travailleurs. Il va présenter la semaine prochaine une réforme fiscale de taille qui, entre autres, prévoit d’augmenter la TVA. Cela a attiré les foudres contre lui. Beaucoup de Colombiens sont méfiants à son égard et ont préféré s’abstenir lors du référendum car ils ont pensé que leur vote constituerait un soutien implicite aux politiques en place.

Par ailleurs, les médias (en grande partie détenus pas des capitaux privés) ainsi que l’ancien président libéral Alvaro Uribe et son parti, ont intensifié la campagne médiatique qu’ils mènent depuis toujours pour présenter les guérilleros des FARC comme étant des criminels sans foi ni loi. Ils ont joué sur la peur et ont dit que l’accord de paix allait faire sombrer le pays dans la « dictature Castro-chaviste ».

Les églises évangélistes, qui touchent des millions de personnes dans le pays, se sont elles attardées sur un point de l’accord qui met en avant la reconnaissance de l’équité des droits pour les LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexes, NdlR) et envisage la possibilité qu’ils puissent adopter des enfants. D’innombrables fidèles ont ainsi été convaincus qu’il fallait voter « non » pour « sauver » le modèle de la « famille traditionnelle ».

Pourquoi l’ancien président Uribe a-t-il combattu l’accord ?

Carlos Lozano. Il a de quoi être farouchement opposé à l’accord en lui-même car celui-ci prévoit des tribunaux spéciaux pour juger les crimes les plus importants de la guerre civile, commis par toutes les parties. Dans ce cadre, il risque très gros car il est personnellement impliqué dans de nombreuses affaires de crimes contre l’humanité commis par des paramilitaires avec lesquels il a, selon de nombreuses sources, entretenu de nombreux liens, ainsi que par des agents de l’État sous sa responsabilité.

Et l’échec du référendum s’explique aussi par le problème de la possession des terres. Elle a toujours été très inégalitaire dans le pays. C’est d’ailleurs à cause de cela que les FARC ont vu le jour dans les années soixante et qu’ils ont pris les armes pour répondre à la violence de l’État qui voulait mater leur lutte pour un accès juste à la terre.

L’accord de paix prévoit la récupération des « terres mal acquises », perdues par les paysans durant le conflit. 6 à 7 millions de Colombiens ont été déplacés à cause du conflit armé. Il y a eu de très nombreux accaparements illégaux de terres laissées à l’abandon. Les propriétaires terriens, proches d’Uribe, en ont largement bénéficié et ont aujourd’hui beaucoup à perdre.

C’est le cumul de tous ces éléments, combiné au fait que la gauche n’a pas suffisamment sensibilisé et mobilisé sa base, croyant le scrutin déjà plié, qui a donné lieu à cette défaite au référendum.

Photo Galo Naranjo Flickr

Comment sort-on de cet impasse ? Les guérilleros se préparent à nouveau au combat ?

Carlos Lozano. Certainement pas. La guerre a fait son temps et plus personne ne la souhaite. La négociation politique entre les deux ennemis irréconciliables a été rendue possible uniquement parce que le gouvernement colombien n’a pas réussi à exterminer militairement les FARC, malgré des campagnes militaires intensives et de longue durée et un soutien militaire et financier important de la part des États-Unis. D’un autre côté, les FARC n’ont jamais réussi elles non plus à renverser le pouvoir par les armes et à instaurer un régime révolutionnaire en Colombie. Et les manifestations gigantesques qui ont lieu actuellement dans le pays avec comme d’ordre « Un accord maintenant ! », lancées à l’initiative des étudiants, montrent bien que la société civile ne veut en aucun cas que la guerre se poursuive.

A cela il faut ajouter l’influence positive de la communauté internationale qui a attribué le Nobel de la paix au président Santos pour ces efforts entrepris. Ce prix Nobel isole encore plus le camp du « non ». Tout comme le New York Times qui écrit dans un éditorial que l’ancien président Uribe est le principal obstacle à la paix.

Cette dynamique positive s’accompagne d’une autre bonne nouvelle : la deuxième guérilla du pays, l’ELN (Armée de libération nationale), réticente ces dernières années à s’asseoir autour de la table avec le gouvernement colombien, vient d’annoncer l’ouverture des négociations de paix qui se tiendront à Quito en Équateur à partir du 27 octobre prochain. C’est un pas de plus dans la bonne direction.

La guérilla n’est donc plus une option aujourd’hui pour la gauche radicale colombienne. La négociation politique a lieu car la voie militaire a échoué.

Je suis assez confiant pour qu’une issue politique soit trouvée à la confusion juridique et politique qui règne actuellement après la défaite du référendum. Le camp du « non » veut renégocier des parties de l’accord qui ne lui sont pas favorables, mais je ne pense pas qu’ils y parviendront. Ils auront tout au plus des clarifications ou des ajustements mineurs, mais on ne touchera pas aux points fondamentaux de l’accord.

Avec cet accord, les FARC rendront les armes et s’inséreront dans la vie civile. N’y a-t-il pas un danger que l’histoire se répète comme dans les années 1980 où la gauche avait subi un génocide politique avec plus de 3 000 militants assassinés ?

Carlos Lozano. Je ne pense pas. Car la campagne d’élimination systématique des années 1980 n’a pu atteindre une telle ampleur que parce qu’elle était l’œuvre d’un terrorisme d’État institutionnalisé qui ne peut se répéter. L’accord de paix prévoit de donner les moyens nécessaires à la justice pour pouvoir juger toutes les personnes impliquées dans des faits de violence liés au conflit armé. Des mesures sont par ailleurs prévues pour empêcher que des partis politiques et des entrepreneurs puissent financer des groupes paramilitaires comme ce fut le cas jusqu’à présent. Le démantèlement de la police anti-émeute (particulièrement violente dans le pays) est également en débat.

Comment voyez-vous le futur de la gauche colombienne ?

Carlos Lozano. La réincorporation des FARC à la vie politique va marquer une reconfiguration complète du paysage politique colombien. L’unité de la gauche doit primer. C’est essentiel. Nous devons mettre de l’eau dans notre vin et unifier autant que faire se peut les progressistes de ce pays. Notamment parce que la portée de l’accord de paix est limitée. Celui-ci ne résout donc pas les grands problèmes du pays. Il ne remet pas en question le modèle économique néolibéral qui favorise les multinationales et écrase le peuple. L’accord ne prévoit pas une révolution ! C’est pour cela que nous pensons que ce n’est pas à la bourgeoisie d’exécuter l’accord de paix. Nous devons donc changer le rapport de force pour pouvoir mettre en œuvre nous même les mesures qui s’attaquent aux racines des maux du pays. C’est un immense défi pour la gauche ! Le PCC souhaite voir l’avènement d’un large front qui rassemble tous les progressistes qui s’opposent au néolibéralisme pour pouvoir y parvenir.